JETEE SOLITAIRE. Miguel de Loyola

Traducción de Simone Colombel

Car le chagrin aboutit à la mort,

et un cœur accablé perd toute sa force.”

Siracide 39,16

 

 

 

  Gerardo arriva sur la jetée et fut déconcerté par le peu d’embarcations à quai. Il gardait en mémoire le souvenir de centaines de passagers à destination de Quivolgo et des villages perdus à l’intérieur des terres. A cet instant, l’embarcadère semblait désert et les quatre barques qui avaient jeté l’ancre se balançaient sur l’eau avec quelques grincements de leurs ossatures. Il retrouvait ce crissement plaintif du bois et le tangage intermittent des bateaux amarrés à la jetée.

 

            L’homme s’assit sur un rocher pour contempler le mouvement silencieux de l’eau, de ce fleuve qui semblait immense, impavide dans sa course et dans le temps. Pourtant, il allait mourir à quelques mille mètres en aval, après avoir combattu l’éternelle furie de l’Océan Pacifique, cette invincible éternité dans laquelle toutes les eaux vont s’engloutir.

 

            Juste à cet endroit, c’était la Barre et des centaines de barques avaient fait naufrage, en essayant de traverser le tourbillon produit par l’affrontement des deux eaux, entraînées par la force centrifuge, avant de parvenir au fleuve ou à l’océan.

 

            Lui aussi, un après-midi, il avait failli y passer, alors que le bateau s’était retourné et que le courant tentait de l’entraîner jusqu’à la Barre assassine. S’il n’avait pas été un bon nageur, comme on l’est dans la région du Maule, et s’il n’y avait pas eu la solidarité des marins de cette région, il ne serait pas, actuellement, en train de regarder le mouvement des eaux, pensa-t-il, tandis que son regard se tournait vers l’île au milieu du fleuve. Il n’avait pas accompli des centaines de kilomètres pour se replonger dans les malheurs qui avaient eu lieu sur ce fleuve. Non. Bien sûr que non. On ne pouvait plus rien y faire, pas plus qu’à son exil, se dit-il.

 

            Tandis qu’il observait la petite île où poussait un bosquet d’eucalyptus touffus qui protégeaient la rive lors des crues hivernales, un canot portant deux jeunes rameurs passa devant lui. La petite embarcation avançait, rapide et silencieuse, fendant les eaux et laissant un sillage droit comme un fil. La grande masse de l’eau semblait alors tranquille, plate comme une route qui s’étire, comme une autoroute, sans creux, sans nids de poule, une voie fluviale par laquelle les barques du Maule rentraient autrefois de la mer, chargées de poissons et de marchandises. Dans ces temps lointains, son grand-père lui avait raconté que, tout le long du fleuve, se succédaient les chantiers navals dans lesquels on assemblait des planches de chênes pour les transformer en faluchas[1] du Maule.

 

            Il perdit rapidement de vue le canot, mais il le vit peu après remontant les eaux avec la même prudence, et avec le même mouvement silencieux et ondoyant, il passa devant ses yeux bleus aux pupilles embuées.

 

            Au Canada, il n’avait jamais pu oublier d’où il venait, et il ne s’était jamais résolu à ne plus revoir le fleuve, pas plus qu’à mourir loin de sa terre. C’est pour cela que je veux voyager, avait-il expliqué un après-midi à ses enfants et petits-enfants canadiens, avant de prendre l’avion pour le Chili.

 

            Ce n’est pas parce que je veux mourir, prévint-il, mais je ne veux pas non plus arriver mort à Constitución. Je ne veux rien d’autre, expliqua-t-il à nouveau, que revoir le fleuve, revoir les maisons, marcher sur la place, monter sur la colline Mutrún pour contempler la plage de là-haut, la mythique Pierre de l’Eglise, la Roche des Amoureux où j’ai embrassé Carmina pour la première fois, il y a cinquante ans. Je veux m’asseoir au bord de la jetée pour regarder les embarcations traverser le Maule, observer le mouvement synchronisé des rameurs, les visages mélancoliques et taillés à coup de serpe des passagers venant des escarpements les plus pauvres du monde.

 

            C’est pour cela que je suis ici, se dit-il à lui-même, pour accomplir cela, c’est pour cela que tu es venu, Gerardo, s’avoua-t-il.

 

            Pour tout bagage, il avait seulement une musette en cuir râpé, quatre vêtements, et celui avec lequel il était parti en exil trente ans plus tôt, expulsé, banni…A l’époque, il n’avait rien emporté. On ne le lui avait pas permis. Il n’avait pu emmener que des images camouflées dans un coin secret de sa mémoire. Une sorte de film, qui avait peu à peu commencé à se dérouler quand sa femme était morte, éclairant son voyage grâce à des souvenirs chaque jour plus vivants.

 

            Te souviens-tu, Gerardo, te souviens-tu quand tu as vu le Maule pour la première fois ? Tu étais avec ta grand-mère, cette vieille femme qui portait des jupes sombres et amples. Elle avait des cheveux blancs, des lunettes rondes, des mains blanches, des mains douces, des mains tendres qui caressaient tes cheveux, le soir, quand tu ne pouvais pas dormir…

 

            Ils étaient montés sur un canot à rames, bien sûr. Un canot de couleur rouge ou peut-être bleue, ou jaune, ou peut-être bicolore, même si ta mémoire ne peut remonter aussi loin dans tes souvenirs. Mais tu te souviens bien du mouvement rythmé des marins, de leurs visages burinés, de leurs biceps ondulant comme des lézards, les flexions de leurs jambes répondant au un, deux, des rames, ces manches en bois aux extrémités en forme de palmes…et le gémissement du canot remontant le lit du fleuve…

 

            C’est ainsi que tu naviguais, la première fois, en direction de Quivolgo,  avec les mêmes rêves qu’aujourd’hui sur la jetée, avec les canots qui sont partis autrefois ; peut-être qu’ils n’existent plus, que le temps les a emportés, ou alors, c’est le pont qu’ils ont bâti récemment plus haut, près de la voie ferrée construite sur le viaduc, ce pont sur lequel tu es passé tant de fois en train, à l’aller ou au retour de Talca, traversant des villages assoupis le long du fleuve, lorsque la bruyante locomotive, sur son passage, faisait s’enfuir poules et canards loin de la voie ferrée, et allait jusqu’à provoquer les aboiements féroces des chiens les plus faméliques. Colín, Corinto, Curtiduría, Gonzáles Bastías, et, depuis, Infiernillo, Pichamán, Forel, Maquehua…

 

            Et le ferry-boat, ce navire à coque de laiton et au sifflement de train, qui suivait le fleuve depuis la gare jusqu’à Quivolgo, le ferry-boat dans lequel on mettait des camions chargés de bois, des charrettes tirées par des bœufs, des chevaux sellés, des grains, des sacs et la foule qui ne pouvait pas payer un bateau pour traverser plus rapidement le lit zigzaguant du fleuve. Le trajet durait près de deux heures, t’en souviens-tu ? Et parfois le moteur tombait en panne au milieu du fleuve et les canots arrivaient pour le remorquer avant que la force du courant ne l’entraîne jusqu’à la Barre.

 

            Où est le ferry-boat maintenant, te demandes-tu, bien que tu saches qu’il ait cessé de fonctionner peu de temps avant ton départ. Il a été remplacé par des bateaux rapides et légers capables de manoeuvrer dans les endroits les plus étroits du fleuve.

 

            Tu connais tout ce qui a changé, tu as toujours été au courant de ce qui arrivait chez toi, mais tu voulais juste le voir de tes yeux remplis de la nostalgie d’un monde perdu.

 

            Mais pourquoi ? Que de fois tu t’es posé cette question avant de faire le voyage. Papa, pourquoi veux-tu revoir ce monde qui a disparu, ont demandé tes enfants et tes petits-enfants à Toronto. Tu sais bien qu’il ne te reste plus d’amis. Souviens-toi, combien de fois t’ont-ils claqué la porte au nez quand ils ont rejoint le gouvernement. Mais tu n’as jamais su leur donner une réponse définitive, une réponse qui les fasse taire.

 

            Là, sur la jetée, je suppose que tu as pensé tout à coup : c’est pour continuer à vivre. Oui, pour vivre, as-tu répété en serrant les points, peut-être pour que ton corps ne se mette pas à trembler à l’évocation de tant de souvenirs rassemblés.

 

            Avant, j’étais mort, as-tu estimé en te mettant debout. Oui, j’étais mort. On avait  tué jusqu’à mes rêves.

 

            Tout à coup, Gerardo vit arriver vers la jetée ce qu’il supposa être un marin, à en juger par sa chemise blanche. Et avant qu’il ait pu lui dire quelque chose, l’homme lui proposa un tour jusqu’à l’île, et pour pas cher, Monsieur, insista-t-il avec un sourire persuasif et un ton suppliant. Les affaires ne vont pas bien, ici, ajouta-t-il, l’air triste.

 

            Une fois assis sur les coussins avachis de l’embarcation, il fut déçu de voir que le marin mettait en marche un moteur de hors-bord. Il aurait préféré qu’il se serve des rames, protesta-t-il. Mais le marin ne t’a pas entendu ou alors tu l’as pensé sans le dire. Le bateau laissa la jetée loin derrière, les hélices d’acier brassant l’eau.

 

            Au début, le bruit du moteur dérangea ses pensées et troubla ses émotions. Mais finalement, Gerardo se résigna. Après tout, il était là, traversant une fois de plus le Maule, laissant glisser l’eau dans la paume de sa main immergée. C’était  exactement comme la première fois, quand il était enfant, quand l’eau l’éclaboussait jusqu’aux épaules, tandis que ta grand-mère effrayée disait : non, mon garçon. C’est dangereux, dit alors le marin. Un requin pourrait mordre ta main avait dit un passager pour t’effrayer. Te souviens-tu ?

 

            Le bateau remonta le courant jusqu’au viaduc du chemin de fer. Gerardo n’eut pas envie de faire un plus grand tour dans ses souvenirs. Il demanda au marin de l’emmener jusque là. Je veux aussi passer devant le Pain de Sucre, cette colline en forme de gâteau, sur laquelle même un brin de salade n’arriverait pas à pousser au bout de cent ans ; c’était peut-être parce que derrière se cachait le cimetière avec ses tombes obscures, expliquait ma grand-mère en se référant à l’absolue stérilité du tertre. Ses parents y étaient enterrés, sous une de ces pierres tombales désolées, blanchies à la chaux des cimetières de province où était plantée la croix de l’éternelle nostalgie. Personne n’avait pu s’y recueillir durant ces presque quarante ans d’absence.

 

            L’embarcation fit un tour sous le pont et commença ensuite à redescendre à plus grande vitesse, poussée par le courant, levant des giclées d’eau et d’écume, tandis que Gerardo, silencieux et pensif laissait ses yeux rougis suivre le courant. Les maisons de la rue Etcheverria bordant le fleuve,  ne semblaient plus être les mêmes, mais elles l’étaient pourtant, elles avaient l’air différentes, conclut-il.

                                                                                                                                                         

 

            Alors que le bateau s’approchait du bout de l’île, là où les eucalyptus ressemblaient à des êtres immortels aux bras musclés, il demanda au marin d’arrêter un moment le moteur.

 

            Je veux avancer sans bruit, lui dit-il. J’ai fait un si long voyage pour arriver enfin jusqu’ici, expliqua-t-il.

 

            Le marin lui sourit et arrêta le moteur. Puis il prit les rames et commença à voguer très lentement tout autour de l’île, les enfonçant à peine pour déplacer la petite embarcation au plus près de la berge ; on pouvait y voir les racines nerveuses des eucalyptus forer la croûte mince de l’île, à la recherche du lit ferme et rassurant du fleuve.

 

            Peu à peu, Gerardo ferma les yeux, s’abandonnant au rythme du clapotis et  au lent déplacement du bateau sur les eaux cristallines, au milieu d’un silence à peine interrompu par le mouvement mécanique des rames ; il finit par s’endormir d’un sommeil profond.

 

 


[1] Les faluchas sont des barques à voile latine (Ndt)

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