Miguel de Loyola. L’HERITAGE DE MADAME AURORITA

valenzuela-llanos“NE l’oublie pas : il n’y a PAS de retour, tu ne rendrais

PAS service au mort et toi, tu te ferais du mal.”                                   

                                                                 Siracide 39,21.  

     

Finalement, Madame Aurorita mourut, atteinte d’un problème gastrique inconnu et qui l’avait maintenue longtemps couchée dans son lit de fer. Alors, presque toutes les personnes des environs, comme une volée de vautours, s’abattirent sur sa maison qui, depuis, est devenue la mienne.

 

            Il y en a encore, aujourd’hui, qui affirment que la vieille dame entrait à peine dans les avenues de la mort lorsque  le pillage de ses biens terrestres commença, au vu et au su de tout le monde.

 

            Ils passèrent d’abord par les cours, prélevant les œufs du poulailler, – et il y en avait des centaines- quelques volailles vivantes et d’autres qu’ils tuèrent dans leur détermination à faire main basse sur une paire de poules ou sur un dindon au gésier bien rempli.

 

            Ensuite, des mains inconnues parvinrent dans le coin des outils, où elles s’emparèrent de houes, de pics, de râteaux, de fourches et de pelles. Puis suivirent le marteau, l’enclume, la scie, les  scies égoïnes, les ciseaux à bois, une chignole, le rabot, deux varlopes. On subtilisa même les clous qu’on emporta dans un sac de ciment. C’étaient des outils qui, en majorité, avaient appartenu à son défunt père, et qui, non seulement étaient d’une importante valeur sentimentale, mais aussi matérielle, car il s’agissait d’outils authentiques, forgés pour la plupart dans le meilleur acier du monde.

 

            Les chapardeurs passèrent ensuite dans l’autre pièce, une pièce obscure, car la fenêtre était cassée et depuis des temps immémoriaux elle était bouchée par de des vieilles planches clouées sur l’encadrement.  Là, disparurent en un clin d’œil les trois selles anglaises pour femme où étaient gravées les initiales d’Aurorita, et qui étaient jalousement conservées, car c’était un cadeau de son père ; puis, ce qui restait du harnachement des chevaux. Suivirent des rênes, des étriers, une paire d’éperons pour femme, en argent fin, accrochés au mur, alors que les ombres de la nuit commençaient à tomber.

 

            Vint le tour de la cuisine. Ils la dépouillèrent des meilleures marmites, des poêles, de quelques louches en laiton ou en cuivre, des théières en argent et du moulin à café. Ils mirent aussi la main sur les services de table, les couverts, la vaisselle, deux ou trois plateaux en bois de placage qui ornaient la vitrine de la salle à manger et à qui leur âge donnait une valeur inestimable, pour les connaisseurs.

 

 

            Ils prirent les deux précieuses pendules murales dont les sonneries limpides avaient toujours rythmé la vie de la maison. C’étaient des objets d’une grande valeur, compte tenu de leur âge et de leur parfait état de fonctionnement.

 

            La défunte  avait passé la majeure partie de son temps dans la salle de séjour où se trouvaient les bibliothèques. On s’empara de tous les livres, y compris des revues de couture auxquelles doña Aurorita tenait tant et qu’elle lisait encore lorsqu’elle se sentait mieux.

 

            Les plus intimes de la défunte volèrent l’argent et les bijoux qu’elle avait mis sous clé dans un coin de l’énorme penderie de la chambre,  tandis que la nuit de sa mort, le miroir ovale reflétait son visage serein et les petites flammes des cierges.

 

            On dit qu’Herminia emporta la cuvette et le broc en porcelaine anglaise, posés sur la commode  à l’instant même où la vieille dame rendit le dernier soupir.

 

            Le poste de radio changea de mains cette nuit-là. Même les sœurs Tato le convoitaient. Elles ne pouvaient pas se permettre le luxe d’en acheter une, car c’était bien trop cher. La radio d’Aurorita était unique dans toute la région, et les enfants prenaient peur quand ils entendaient les voix jaillir de l’appareil.

 

            Le pillage se poursuivit avec les draps rangés dans une commode de la chambre même de la morte.

 

            Pour finir, le pillage fut tel que lorsque monsieur le curé vint rendre visite à la morte, il dut rester debout parce qu’il ne restait plus un seul siège pour s’asseoir.

 

            Peut-être que les gens ont exagéré, ainsi qu’on en a l’habitude dans les campagnes, mais on raconte que, cette nuit-là, le va-et-vient des voisins ne cessa qu’au petit matin, quand la clarté du jour se fit assez vive pour être repérés en train de charger quelque meuble de la défunte.

 

            On assure qu’ils déménagèrent les lits, les matelas, les candélabres d’argent et de bronze, tout le contenu des buffets de la cuisine, ainsi qu’un cochon tout découpé et prêt à manger, qui avait été entreposé presque entier dans la chambre froide. Un brasero en cuivre fin qui ornait un coin de la salle à manger fut  embarqué en même temps qu’une paire de pincettes uniques au monde et le réchaud pour la théière, qui datait du temps du grand-père de doña Aurorita. Enfin, ils dérobèrent tout.

 

            Lorsque les parents de la défunte arrivèrent, très tôt le matin suivant, ils trouvèrent la maison vide, sans les chaises en bois de rose de la salle à manger, ni les bibliothèques ; il n’y avait plus que des meubles vieux et déglingués que quelqu’un avait eu la bonne idée de ramener de l’une des caves de la maison, pour qu’elle ne paraisse pas aussi vide.

 

            Lucila, la cuisinière qui était là depuis toujours, fut la première à parler du pillage.  Après elle, ce fut le tour de Filomena qui avait été la dernière dame de compagnie de la défunte. Enfin, Teresa, la femme de ménage chargée aussi du service vint clore l’histoire en disant que ceux qui étaient venus voir mourir doña Aurorita avaient emporté plus d’un souvenir.

 

            Précédés d’un homme au costume sombre et portant un élégant chapeau de feutre, les parents dressèrent immédiatement un inventaire des biens restants, afin qu’à leur arrivée, les autres membres de la famille connaissent les biens de la défunte. Cependant l’homme se montra tout de suite indifférent quant aux meubles et aux objets de sa tante. Il se borna à dire qu’aujourd’hui, toutes ces choses sont éparpillées dans le monde.

 

 

             La moitié du jour s’était écoulée, on attendait le cercueil qui devait venir de la ville voisine, et la défunte gisait toujours sur son lit, intacte. Il se disait qu’aucun parent ne voulait payer et le corbillard ne venait donc pas au village avec la bière.

 

            Quelques parents arrivèrent ce matin-là pour la voir et ressortirent en disant que la vieille tante n’avait pas changé, qu’elle était comme une poupée de cire dormant de sa bonne sieste. Ses cheveux étaient blancs et frisés, comme si elle venait de se coiffer, et ses mains, bien que dépouillées des fines bagues qu’elle portait habituellement, étaient blanches et lisses, sans cette couleur olivâtre qui envahit communément le teint des morts.

 

            Au moment de la vêtir, la nièce la plus âgée qui était arrivée le matin même de la ville, déclara que ni dans la penderie ni dans la commode de sa tante elle n’avait trouvé un seul ensemble correct pour son dernier voyage. Finalement, il lui avait fallu l’habiller avec des vêtements en loques.

 

            On la veilla toute la nuit, et les gens du village défilèrent devant son cercueil, les yeux ronds de la voir finalement morte à quatre-vingt-dix ans. Elle leur semblait être une douce grand-mère. Beaucoup lui apportèrent des fleurs, celles-là mêmes qu’ils avaient volées la veille dans son propre jardin.

 

            Les plus anciens affirmaient cependant qu’Aurorita avait toujours été une très belle femme, mais que peu de gens dans le village lui pardonnaient d’être riche. Cela leur faisait aussi mal qu’un poignard planté dans la poitrine.

 

            Dans la chambre mortuaire arrivèrent cette nuit-là les pleureuses, de noir vêtues, et tout le monde se mit à sangloter, même les parents qui ne s’étaient pas dérobés  à l’événement et qui, jusque là, n’avaient versé aucune larme pour leur tante morte.

 

            Le jour suivant, une cohorte de véhicules à moteur et une quantité de charrettes l’accompagnèrent au cimetière pour lui accorder la sainte sépulture qui revient finalement aux défunts.

 

            Après l’enterrement, qui fut rapide, car on mit le cercueil dans une tombe ordinaire et banale, les gens disparurent comme par enchantement. Surtout les parents qui étaient venus de très loin.

 

             Quelque temps plus tard, on apprit que la famille s’était réparti une à une toutes les terres léguées par la défunte. A la première occasion, elles avaient été converties en espèces sonnantes et trébuchantes. Il est sûr que la défunte, doña Aurora Peredo, possédait de très nombreux hectares de terre au moment de son décès. C’étaient en majorité des propriétés qu’elle avait héritées de son père, et d’autres qu’elle-même avait achetées, à ses risques et périls, et selon la rumeur, toujours poussée par son besoin d’entreprendre. Il y avait quelques très bonnes terres pour le blé et les lentilles, d’autres convenant plutôt à la vigne et à l’olivier, et d’autres, non cultivées, mais bonnes pour ce que l’on appelle l’or vert. La vieille dame avait réussi à récupérer un bois de pins dont le bénéfice permit d’acheter la propriété Talpen.

 

            Voici donc les grandes lignes de l’histoire racontée par ceux qui entrèrent en contact avec la défunte. A sa mort, elle craignait que ses héritiers ne lui donnent pas une sépulture décente. 

 

            Une des raisons qui finit par me rassurer est liée à une certaine crainte d’Aurorita. Il faut que la vérité soit dite. Quand j’ai acheté cette maison, j’ai fouillé, un après-midi, dans les vieilles pièces qui donnent sur la cour, et j’ai trouvé une stèle de marbre avec le nom complet de la morte gravé dessus. Sur le coup, cette découverte me frappa d’épouvante. J’ai cru qu’on avait enterré la vieille dame ici même, dans cette pièce. Que pouvais-je penser d’autre à ce moment-là ? Cependant, après avoir parlé avec les voisins les plus proches, je finis par connaître peu à peu sa vie et son histoire. J’en conclus qu’effectivement, ses héritiers avaient bien donné une sépulture à leur tante, mais pas un seul n’avait été capable de lui acheter une stèle, confirmant ainsi ce qu’elle redoutait. Au cimetière, comme j’ai pu le vérifier il y a peu, sa tombe est perdue au milieu de toutes les tombes anonymes.

 

+ Traducción de Simone Colombel – Francia.

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