L’AGONIE DU REVENANT

CuentosdelMaule2  Passé dix heures du soir, le village dort. Seule, par moment, la voix plaintive du Revenant interrompt le silence nocturne avec ces deux vers d’une ancienne romance mexicaine qu’il avait apprise dans sa jeunesse. Ensuite on l’entend geindre comme s’il avait un poignard planté dans le cœur :

« A la lumière d’une bougie de cire,

Je me suis assis pour écrire ces mots… »

 

            Les gens affirment que depuis que Maria Estela l’a abandonné, l’homme passe la plupart de son temps ivre et allongé à l’ombre d’un figuier dans la journée. Il erre la nuit de maison en maison, enjambant les barbelés qui délimitent les cours intérieures.

 

           Quelques uns encore le craignent, mais d’autres, en revanche, ressentent de la pitié pour le Revenant, une pitié réelle, disent-ils. C’était un brave homme, un homme travailleur, jusqu’à ce qu’il tombe amoureux de cette femme.

 

           Les enfants aussi en ont peur quand ils le croisent. Tandis que d’autres, plus méchants, lui jettent des pierres pour l’éloigner comme un animal répugnant. Rares sont ceux pourtant, qui ont l’habitude de lui offrir une tranche de pastèque en été, ou, en hiver, un morceau de pain avec de la viande séchée, par vraie solidarité.  

 

            Le Revenant a l’habitude –la mauvaise habitude dit-on, d’apparaître en des moments et en des lieux les plus inattendus. Sur la route du village, sa chupalla de couleur jaune doré surgit derrière un arbre ou bien derrière une colline. L’instant d’après, on l’entend réciter les mêmes vers, qui résonnent comme un mot de passe pour ceux qui le reconnaissent. 

 

          « Apprends une autre chanson », Ieso, lui crie parfois Don Vincho, quand il sort brusquement des poiriers du jardin. Mais il ne répond pas. Il ne répond jamais quand quelqu’un s’adresse à lui. Il continue sa ritournelle, ou bien il s’éloigne en silence. Ses pas sont ceux d’un puma, doux, amortis, ils ne laissent aucune empreinte.

 

            Il surprend aussi les promeneurs qui traversent en diagonale l’épais bois de pins pour raccourcir leur chemin jusqu’à Quillaycillo. Beaucoup prennent peur, parce que le bois est sombre et qu’on entend sa voix résonner lugubrement au milieu du silence et des ombres obliques qui tombent des arbres. Le soir, il arrive aussi qu’on croise des gens qui sortent de leurs maisons pour aller aux toilettes. C’est pourquoi les enfants affirment que le Revenant est partout, et quand les parents les envoient chercher quelque chose dans la cour au crépuscule, certains d’entre eux refusent, de crainte de le voir.

 

             Sa mère, qui est une vieille dame de plus de quatre-vingts ans, a toujours affirmé que Ricardo –tel est son nom, Ricardo Candia Gutiérrez-, a perdu la raison à cause de cette brune. Avant de la connaître, c’était un homme normal, absolument normal. Elle l’affirme. Le malheur est arrivé avec elle. Elle l’a entraîné à boire, à sa perte, Elle l’a entraîné vers la boisson, vers sa perdition, vers l’enfer, prétend-elle entre deux sanglots. 

 

            Cependant, d’autres soutiennent que quelque chose a toujours manqué à Ricardo, déjà quand il était enfant, parce qu’aucun homme normal ne perdra la raison, et toute sa raison, à cause d’une femme. Bien sûr que non.

 

            Ce qui est sûr, c’est que maintenant sa vieille mère est la seule à lui venir encore en aide. Elle lui donne à manger chaque fois qu’il passe, elle s’occupe aussi de lui procurer du linge propre, bien que Ricardo se change peu souvent.

 

            Le Revenant a l’habitude d’entrer dans les maisons par la cour. Il ne passe pas par la porte principale, il arrive toujours par celle de derrière. Il est vrai que dans la plupart des maisons du village, il y a plus d’activités de ce côté-là. Les gens passent la plus grande partie de leur temps à s’occuper de leurs volailles, de leurs bêtes, de leurs arbres fruitiers, de leurs fermes. Il est rare que dans le village quelqu’un pousse la porte d’entrée, sauf le dimanche, lorsque presque tous commencent la journée avec leurs plus belles chaussures et leurs plus beaux costumes. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’ils sortent par la porte principale pour se rendre à la petite église.

 

            Lui aussi avait l’habitude d’y aller. Le samedi, avant de se coucher, il avait ciré ses chaussures et mis ses vêtements propres sur une chaise face à au pied de son lit. Le jour suivant, comme d’habitude, il se levait de bonne heure. Il se rasait, se coupait les poils du nez, se mettait de l’eau de Cologne sur le cou et sur les poignets. Ensuite, il allait chercher Maria Estela pour assister à l’office religieux lorsque le prêtre arrivait.

 

            Ils descendaient ensemble sur le chemin, main dans la main, serrés l’un contre l’autre, se frôlant de leurs corps jeunes et joyeux. Elle lui manifestait toujours de la tendresse et de l’amour. Son sourire et ses dents blanches témoignaient de sa joie, de sa jeunesse et de son bonheur absolu. Pour lui, Maria Estela représentait tout ce dont un homme peut rêver de mieux au monde. Ils allaient se marier. Ils en étaient sûrs. Ils se marieraient à la fin de l’année. C’est ce que disaient les gens. Jusqu’au jour où une équipe d’ouvriers vint construire un nouveau pont sur un bras de la rivière. Parmi eux, il y avait Canales. On dit que Maria Estela tomba amoureuse de lui dès qu’elle le vit avec son casque jaune et son bleu de travail flambant neuf. Et un samedi où Ricardo était parti à la ville acheter les outils dont il avait besoin pour son travail à la scierie, Canales l’emmena sans autre forme de procès.

 

             Beaucoup affirment que l’homme l’invita à descendre jusqu’au village, et elle, hypocritement, accepta l’invitation de bon gré.

 

             Ils arrivèrent en se tenant par la main. On les aperçut aussi en train de danser au son des romances dans le café Central. Et ensuite, quelqu’un les vit encore se perdre dans la montagne, du côté des noisetiers, des chênes et des savonniers. Mais quand Ricardo revint le lundi, personne ne lui dit rien. Il arriva tout fier, et pressé de rejoindre sa fiancée. Avant d’aller chez lui, il passa chez elle, mais il ne la trouva pas. On lui dit qu’elle était descendue dans le village,  chercher du son pour les cochons.

 

            L’après-midi, après son travail, il repartit à sa recherche. Doña Adela lui répéta que María Estela était au village, dans les maisons d’en bas. Là où habitait la Justa, lui précisa-t-elle.

 

           Enfin, on dit que Ricardo arrêta de chercher. Mais il prit d’abord la peine d’aller jusqu’au village et doña Justa lui affirma n’avoir absolument pas vu María Estela.

 

            Tous dirent qu’il en revint déconcerté. Mais il n’osa pas insister auprès de doña Adela pour savoir où sa fille avait pu aller. Il s’enferma tout de suite chez lui et ses frères lui dirent la vérité sans ambages.

 

            Le jour suivant, il ne se leva pas. Il resta enfoui dans son lit, comme un mort sous sa pierre tombale.

 

           «  Sors, bats-toi » lui dit son frère. Mais Ricardo ne répondit pas. Il passa la journée figé, enseveli dans son désarroi et sa jalousie.

 

            A la fin de cette semaine-là, le pont fut terminé, l’équipe d’ouvriers s’en alla, mais Canales resta deux jours de plus et paya la pension de la maison de Chela Norambuena. Ensuite il partit lui aussi, en emmenant María Estela.

 

            On raconta à Ricardo que María Estela était partie avec l’étranger. Il hurla comme un chien qui, la nuit, veut chavirer les âmes. Ensuite, le matin, il se mit à boire, à boire tout le vin qu’il put trouver dans la maison, et quand il n’y en eut plus, il alla en chercher chez les voisins.

 

             « Il est devenu fou, Ricardo, pour se promener comme ça et demander du vin à cette heure-ci ! » dit la Cholina quand elle le reconnut cette nuit-là,  défiguré, à la fenêtre de sa maison.

 

            Ricardo errait sur le chemin, en caleçons longs et en chemise,  reprenant par moments la vieille romance mexicaine qui lui plaisait tant.

 

             Aujourd’hui, plus de trente ans ont passé. Trente ans pendant lesquels Ricardo continue comme autrefois. Il parcourt les maisons en chantant, il s’allonge à l’ombre des arbres dans la journée et réapparaît la nuit. Mais il est vieux, maintenant, même plus vieux que les hommes de son âge.

 

            On sait que María Estela revint cinq ou six ans plus tard, seule, pauvre, vieillie, accompagnée de trois enfants, et que Ricardo ne la reconnut pas. On dit aussi que les nuits de pleine lune, il se met parfois à chanter ce refrain mexicain, en face de la chambre de María Estela. Et elle se penche à sa fenêtre, parfois, pour lui parler. Mais lorsqu’il l’aperçoit, le Revenant, lui, se cache puis il s’en va ailleurs, sur le chemin. En chantant, en chantant encore ce bout de chanson qui s’est fiché dans un coin de sa mémoire et qui tourne sans cesse comme un vieux disque rayé.

 

Cuento de Miguel de Loyola – Título original: La agonía del Fantasma. Cuentos del Maule

Traducción de Simonne Colombel.

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